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L’exotisme dans les arts français du XVIIIe siècle

Au XVIIIe siècle, la France regarde ailleurs. Vers l’Orient, vers l’Afrique, vers les Amériques, vers ces territoires lointains que l’on imagine autant qu’on les découvre. Cette fascination pour l’étranger nourrit alors les arts, les collections royales, les jardins, les décors et même la manière de penser le monde.


Mais cet attrait pour l’ailleurs ne relève pas seulement de la curiosité. Il révèle aussi une manière pour une société de se définir elle-même à travers le regard porté sur les autres peuples. L’exotisme devient ainsi à la fois une ouverture et un miroir.

Le mot vient du grec exôtikos, qui signifie « étranger » ou « extérieur ». Il désigne le goût pour ce qui est différent, lointain, inconnu. Au siècle des Lumières, cet imaginaire exotique est alimenté par les récits des missionnaires, les échanges commerciaux avec l’Asie, les ambassades diplomatiques venues d’Orient et les objets précieux importés en Europe.


La Chine fascine par ses porcelaines et ses laques. Les ambassadeurs turcs deviennent des sujets artistiques. Les peuples amérindiens intriguent les élites européennes. Les artistes français s’emparent alors de ces influences pour créer des œuvres qui mêlent admiration, rêverie, parfois caricature ou domination.


À travers plusieurs œuvres majeures du XVIIIe siècle, cette série nous invite à explorer cette vision française de l’ailleurs, entre fascination artistique et regard critique.


La chasse exotique rêvée de Carle Van Loo


Carle Van Loo, La Chasse de l’autruche, huile sur toile, 1738, Amiens, musée de Picardie.
Carle Van Loo, La Chasse de l’autruche, huile sur toile, 1738, Amiens, musée de Picardie.

Le roi Louis XV est passionné de chasse. Pour décorer une galerie du Château de Versailles, il commande au peintre Carle Van Loo une scène inspirée d’un Orient fantasmé : La Chasse de l’autruche.


L’animal exotique occupe le centre de la composition, entouré de chasseurs dont les armes convergent vers lui. Le décor, immense, représente un désert idéalisé traversé d’une oasis. Plus qu’une scène réaliste, le tableau construit un imaginaire de l’ailleurs où la grandeur du roi peut se comparer à celle des plus grands chasseurs du monde.


Les « Indiens » de Marly : l’homme face à la nature


Dans les jardins du Château de Marly, résidence plus intime de Louis XV, le sculpteur Guillaume Coustou réalise les célèbres Chevaux retenus par des palefreniers.


Les deux hommes représentés, nus et puissants, portent des plumes et des flèches. Ils incarnent ces figures amérindiennes qui fascinent alors l’Europe du XVIIIe siècle. À travers eux, les artistes projettent une image idéalisée de l’homme vivant au contact direct de la nature.

Ces sculptures symbolisent également la volonté humaine de maîtriser les forces naturelles, incarnées ici par les chevaux fougueux.


(Guillaume Ier Coustou, Chevaux retenus par des palefreniers, marbre, 1745, Paris, musée du Louvre.)


Les singes de Chantilly : l’exotisme comme satire sociale


L’exotisme sert aussi à critiquer discrètement la société aristocratique française.


Au Château de Chantilly, dans un petit boudoir appelé La Petite Singerie, le peintre Christophe Huet représente des singes habillés comme des nobles du XVIIIe siècle. Certains se maquillent, d’autres cueillent des cerises ou imitent les comportements de cour.

Derrière l’humour apparent se cache une satire sociale. Le commanditaire du décor, le duc de Bourbon, exilé de Versailles, utilise ces figures animales pour dénoncer les vanités et les occupations inutiles de l’aristocratie.


L’ailleurs devient alors un masque permettant de parler du présent.


Le goût des objets venus d’Asie


La fascination pour les cultures étrangères ne passe pas seulement par la peinture ou la sculpture. Les familles royales collectionnent également des objets importés de Chine et du Japon.


Le vase commandé pour les sœurs de Louis XV en est un exemple remarquable. Réalisé en céladon chinois puis enrichi d’une monture en bronze doré par Pierre Gouthière, l’objet associe raffinement asiatique et savoir-faire français.

Les détails de la ciselure, les figures décoratives et les motifs végétaux témoignent du prestige immense accordé aux arts venus d’Orient.


(Pierre Gouthière, Vase (collection de Mesdames à Bellevue), céladon de Chine, bronze doré et ciselé, vers 1775, Paris, musée du Louvre.)


Jean-Baptiste Belley : un nouveau regard à la fin du siècle


À la fin du XVIIIe siècle, les bouleversements politiques transforment également le regard porté sur les personnes étrangères et colonisées.


Anne Louis Girodet de Roucy-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue, huile sur toile, 1797, Château de Versailles.
Anne Louis Girodet de Roucy-Trioson, Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue, huile sur toile, 1797, Château de Versailles.

Après l’abolition de l’esclavage en 1794, Jean-Baptiste Belley, ancien esclave de Saint-Domingue devenu député, est portraituré par Girodet.

Le tableau marque une rupture importante dans l’histoire de l’art français. Belley apparaît avec dignité, appuyé sur le buste de l’abbé Raynal, philosophe opposé à l’esclavage. La pose rappelle celle des grands intellectuels européens de l’époque, donnant au personnage une stature politique et intellectuelle inédite.


Cette œuvre témoigne d’un moment où l’exotisme cesse partiellement d’être seulement un regard porté sur l’autre pour devenir aussi une reconnaissance politique.



La Pagode de Chanteloup : la Chine réinventée en France


Le goût pour l’Asie influence également l’architecture des jardins français.


La Pagode de Chanteloup, construite près d’Amboise pour le duc de Choiseul, s’inspire directement des architectures chinoises. Édifiée dans un jardin anglo-chinois, elle devient un symbole d’amitié et d’élégance après l’exil politique du duc.


Avec ses sept étages superposés et sa silhouette verticale dominant l’eau et le paysage, cette pagode illustre parfaitement la manière dont l’Europe du XVIIIe siècle réinvente des formes venues d’ailleurs selon son propre imaginaire.


(Louis-Denis Le Camus, Pagode de Chanteloup, 1775, Amboise.)


Entre fascination et domination


L’exotisme du XVIIIe siècle révèle autant une curiosité sincère pour les cultures étrangères qu’un regard parfois idéalisé, déformé ou dominateur.


Les artistes français admirent ces mondes lointains tout en les réinventant à travers leurs propres fantasmes, leurs préoccupations politiques ou leur vision de la société.


En observant aujourd’hui ces œuvres, nous découvrons autant les cultures représentées que la manière dont la France du siècle des Lumières cherchait à comprendre sa propre identité face au reste du monde.

Nicolas Thomas

Journaliste culturel en histoire de l’art et en philosophie

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